Téléchargements illégaux : la guerre fait rage

Yann

Écrit le 24/01/2012 par Yann, dans la catégorie Point de vue (2 commentaire(s))

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Actualité chargée et grandes manoeuvres en ce moment autour du téléchargement illégal.

Alors qu'en France, Hadopi est au coeur de polémiques sur son efficacité et sa légitimité, Les Etats-Unis préparent plusieurs lois très décriées pour lutter contre le téléchargement illégal, sucitant des réactions massives tant des internautes que de grands acteurs de l'Internet. C'est dans ce contexte qu'une opération de police menée conjointement par plusieurs pays, à l'initiative des Etats-unis, a conduit en fin de semaine dernière à la fermeture du site Megaupload et à l'arrestation de ses principaux dirigeants. Etat des lieux de la guerre du téléchargement illégal :

 

Hadopi contestée

Pascal Nègre, président d'Universal Music France, se félicitait récemment dans Les Echos de la baisse selon lui du nombre d'utilisateurs des réseaux d'échanges de fichiers en peer to peer, d'environ 35%, signe pour lui d'une réussite de la loi Hadopi et de son application en France. Cette loi, votée en 2009, prévoit des sanctions progressives pour les particuliers téléchargeant illégalement des fichiers protégés par copyrights. Au premier juillet 2011, la Haute Autorité mise en place par cette loi avait reçu plus de 18 millions de constats d'ayants droits, envoyé 470 000 avertissements par email, 20 000 lettres avec accusé de reception (étape deux dans l'échelle des avertissements) et seulement une poignée de cas de récidive au delà de ce stade...

 

Toutefois, dans le même temps, les sites de téléchargements directs type Megaupload ont vu leur fréquentation grimper en flèche, indiquant potentiellement un report des utilisateurs du peer to peer vers ces plateformes, impossibles à tracer pour les organismes en charge de la mise en oeuvre d'Hadopi. Une efficacité somme toute relative donc, surtout au vu des sommes dépensées (budget de fonctionnement de 12 millions d'euros annuel). 

 

SOPA et PIPA sont dans un bateau...

Parallèlement, un projet de loi a été déposé en octobre 2011 à la chambre des représentants des Etats-Unis d'Amérique, sous la dénomination "Stop Online Piracy Act" (SOPA). Destinée à lutter contre la violation en ligne d'oeuvres protégées, cette loi prévoit des sanctions contres les sites contrevenants, notamment  la suspension des revenus publicitaires et des transactions en provenance de services comme Paypal, l’interruption du référencement sur les moteurs de recherche, et le blocage de l’accès au site depuis les principaux opérateurs internet (source : article Wikipedia).

 

 

Soutenu par une partie de l'industrie de la musique et du cinéma, ce projet (ainsi qu'un projet proche déposé au Sénat américain et dénommé PIPA) rencontre en revanche l'opposition des partisans d'un Internet libre et sans censure, inquiets des mécanismes de filtrage mis en place. De plus, une partie de l'industrie du net se mobilise également contre cette loi, considérant qu'elle fait peser des risques importants sur leur activité et constitue ainsi un frein à l'innovation. Le 18 janvier, plusieurs sites dont Wikipedia ferment volontairement pour protester contre le projet. Le projet de loi est suspendu depuis le 20 janvier, probablement en partie grace à la mobilisation massive des internautes.

Fermeture de Megaupload

C'est dans ce contexte qu'une opération de police menée conjointement par plusieurs pays, à l'initiative des Etats-unis, a conduit en fin de semaine dernière à la fermeture du site Megaupload et à l'arrestation de ses principaux dirigeants.

 

Megaupload c'était le plus grand site de téléchargement direct de fichiers en termes de fréquentation. Le principe était simple : un utilisateur télédépose un fichier sur les serveurs du site, qui lui fournit en échange une url permettant de le récupérer. L'utilisateur peut alors transmettre ce lien à d'autres utilisateurs qui peuvent ainsi récupérer le fichier. Pas de peer to peer, donc impossible de savoir qui télécharge quoi, sauf à avoir un accès admin aux serveurs du site. Pas de fonction de recherche par nom de fichier, donc impossible pour d'éventuels ayants droits de repérer rapidement et facilement des fichiers illégaux. Des myriades de sites tiers, forums ou groupes de discussion, se chargent de répertorier les liens pour les utilisateurs.

Populaire en tant que symbole du téléchargment libre, Megaupload n'en était pas moins une machine à fric menée à la manière d'une entreprise mafieuse, si l'on en croit l'acte d'accusation de la justice américaine. Y sont décrits notamment des méthodes utilisées pour générer un maximum de trafic sur le site, afin de vendre le plus possible d'abonnements premium et de publicités, sources de rentrées financières évaluées par le FBI à 175 millions de dollars au total. Des méthodes plutôt limites, comme le fait de payer des utilisateurs en fonction du nombre de téléchargement des fichiers qu'ils ont mis en ligne, y compris quand ces fichiers sont manifestement protégés par copyrights, ce dont les associés de Megaupload semblaient au courant d'après leurs échanges de mails. Ou encore le fait que lorsque des fichiers étaients signalés par des ayant-droits, seul le lien signalé était retiré, pas les éventuels autres liens pointant vers le même fichier. 

Ce qui peut sembler inquiétant par contre pour la liberté d'expression sur le net, c'est la vitesse avec laquelle un ensemble de sites pesant pas loin de 4% du traffic total Internet mondial a pu être coupé pour le monde entier par une décision unilatérale de justice américaine, avant même la tenue d'un procès... 

Les conséquences de la fermeture de Megaupload sur le téléchargement illégal

S'il est un peu tôt pour prédire l'avenir, on peut d'ores et déjà observer que plusieurs concurrents de Megaupload dans le domaine du téléchargement direct, tels Filesonic, Fileserve, et d'autres, on senti le vent du boulet, et modifié en catastrophe leur mode de fonctionnement pour empêcher désormais le partage de liens. Sur ces sites, seuls les utilisateurs enregistrés peuvent désormais télécharger, et uniquement les fichiers qu'ils ont eux-même mis en ligne. Le direct download semble donc si la tendance se confirme amené à perdre de l'importance en tant que moyen de téléchargement de fichiers copyrightés. Reste le Peer to Peer, ciblé par Hadopi en France. Puis le peer to peer chiffré, ou l'utilisation de proxy. En attendant que des Etats finissent par voter des lois interdisant l'usage de logiciels de peer to peer chiffrés, ou légifèrent sur l'utilisation de proxys...

Encore une fois, ce sont les principes de neutralité du Net et de liberté des internautes qui se retrouvent mis en danger au nom d'une certaine vision de la lutte contre le piratage. Mais est-il encore possible aujourd'hui de remonter le temps et de revenir à l'avant Internet en matière de produits culturels ? Le grand public, qui a aujourd'hui très largement recours au téléchargement, peut-il encore rentrer dans le rang, faire une croix définitive sur les gigaoctets de musiques, les innombrables films et séries qu'il a pris l'habitude de consommer régulièrment d'un clic de souris, pour aller gentiment faire la queue à la FNAC et s'y fournir exclusivement, à 15 euros l'album de musique, 25 euros le Blu-ray...?

Quelles sont  les alternatives ?

Du côté des offres légales qui essaient de prendre en compte l'évolution des pratiques, les offres payantes permettant le téléchargement se sont multipliées. Le premier grand succès a été Itunes, qui s'est contenté de transposer le modèle d'achat par album ou par titre à la distribution digitale. Puis les offres illimitées par abonnement ont éclos, pour la musique avec Deezer ou Spotify, ou la vidéo avec des offres VOD illimitées, mais peinent encore à remporter l'adhésion massive du grand public. L'éparpillement des catalogues rend difficile voir impossible la création d'une offre exhaustive, rendant ainsi ces offres moins intéressantes en termes de contenu que le téléchargement illégal. De même, le calendrier de sorties des majors impose souvent des délais importants entre la sortie du film en salles, puis en DVD/Blu-ray, puis en VOD, une attente que beaucoup d'internautes n'ont plus l'habitude de subir.

La license globale est un concept qui a souvent été avancé comme une solution potentielle à cette situation. Mais beaucoup de questions se posent encore quant à sa mise en oeuvre. Comment par exemple répartir l'argent entre les ayants-droits sans savoir qui télécharge quoi, et donc sans d'une façon ou d'une autre surveiller les internautes ? Qui fixera le prix d'une telle licence, et donc incidemment le niveau de rémunération des artistes, mais aussi de tout l'écosystème des industries du divertissement dont les artistes ont besoin pour produire leurs oeuvres ?

Et qu'en est-il dans le domaine du vidéoludique ?

Confrontée au piratage depuis quasiment ses débuts, l'industrie du jeu vidéo a apporté différentes réponses. Les dispositifs anti-copie (DRM), ont longtemps eu la faveur des grands éditeurs, et continuent d'être utilisés, malgré l'apparente facilité avec laquelle ils sont régulièrement contournés par les hackers, et les problèmes qu'ils engendrent pour les clients légitimes.

Certains comme Metaboli ont tenté l'approche abonnement, avec un certain succès, mais pas l'adhesion massive à laquelle on aurait pu s'attendre. Là encore, comme dans la musique et le cinema,  l'impossibilité d'avoir un catalogue exhaustif et la dépendance au calendrier de sorties décalé imposé par les grands éditeurs peut être une des raisons limitant l'engouement pour ce type de formule.

D'autres acteurs ont cherché des voies plus subtiles. Le développement d'Internet a favorisé l'emergence des jeux en ligne, MMORPG notamment, qui par l'obligation d'une connection et des services rendus en ligne, rendent difficile ou sans intérêt le piratage. Une approche similaire réside dans les jeux Free To Play, qu'il n'y a aucun intérêt à copier puisqu'ils sont gratuits, et qui offrent des avantages aux joueurs payants connectés uniquement, rendant là encore le piratage quasi impossible.

D'une façon générale, un des éléments clés des stratégies anti-piratage dans le jeu vidéo aujourd'hui semble passer par la connection permanente du joueur et l'ajout de services que le client ne peut obtenir qu'en ligne. Steam a construit une partie de son succès sur les achievements et l'aspect social, d'échanges entre amis, de sa plate-forme.

Mais peut-on vraiment éradiquer le téléchargement illégal ? Outre que tous les jeux n'ont pas vocation à être en ligne, de nouvelles solutions de contournement technique apparaissent régulièrement (serveurs pirates, hack de serveurs légitimes)... Si la solution n'est pas du côté de la technique, peut-elle etre du côté d'une offre qui tienne pleinement compte des attentes du public ? A cette question, le cas du Humble Bundle apporte une réponse intéressante : Ce regroupement de jeux indépendants est vendu aux joueurs sous une forme qui respecte absolument toutes les attentes possibles et imaginables de la part de ceux qui justifient le piratage par les prix excessifs, ou la volonté de tester le jeu, ou la présence de DRM génants... Ce bundle est en effet vendu... au prix que vous définissez vous-même, sans DRM, sans limitation d'aucune sorte, et avec la possibilité pour vous de choisir comment votre argent est ventilé entre les créateurs du jeu et d'éventuelles oeuvres de charité. Si cette formule est un succès indéniable, à l'échelle du marché des jeux indépendants, il n'en demeure pas moins que les jeux contenu dans le bundle se retrouvent systèmatiquement sur les réseaux peer to peer et les sites de direct download. L'habitude et la facilité du piratage ? Il restera probablement toujours une fraction irréductible, une propension incompressible à télécharger illégalement, quelle que soit la qualité de l'offre légale...

 

Sources :

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Bel article :)

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